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Que sont devenues les dentellières ?

Quoique l'on veuille souvent leur trouver des origines médiévales afin de leur apporter une crédibilité inscrite dans un temps fort éloigné, la dentelle et le métier de dentellière sont relativement récents dans l'Histoire. Dentellière / Dentelles Certains font naître la profession de dentellière au Puy, dans le Velay. Une vieille légende raconte qu'une jeune brodeuse, Isabelle Mamour, en aurait inventé la base vers 1407 alors qu'elle était chargée d'habiller la Vierge noire pour les cérémonies du Grand Jubilé. Décidée à se surpasser dans un ouvrage extraordinaire pour ornementer le manteau de la célèbre icône, Isabelle aurait eu l'idée de piquer des épingles dans un coussin et d'y enlacer des navettes de fil, confectionnant ainsi un tissu transparent et d'une délicatesse extrême. Grâce à l'utilisation de la planchette rembourrée qui lui servit de coussin à piquer, Isabelle venait d'inventer le carreau et par conséquent l'ouvrage de dentelle.

Pour d'autres, l'origine de la dentelle est italienne et s'inscrit dans les habitudes de vie vers 1539, au moment où apparaît une préoccupation croissante pour l'hygiène et l'élégance chez les grands de ce monde. Naît alors la chemise de toile fine. À cette époque, les passements de lin chargés de maintenir les fronces se font de plus en plus raffinés. D'abord exécutés par les lingères, ils deviennent si complexes à fabriquer que l'on forme des expertes pour leur confection. On dit alors que "la dentellière est née de la pratique du métier". C'est à Burano, tout à côté de la sérénissime Venise, que le métier de dentellière prend rapidement des allures de fierté vénitienne, les artisanes rivalisant de dextérité pour créer des pièces d'une finesse qui contribuera à leur réputation mondiale. La dentelle de Venise fait si bien son chemin chez les nobles et dans la haute société européenne que même Louis XIV en portera lors de son sacre.

La naissance de la dentelle et du métier de dentellière reste donc un peu confuse et difficile à authentifier. La seule chose dont on a la certitude c'est qu'au 16e siècle, une majorité de villages ou de petits bourgs (en France et en Belgique surtout) compte au moins une dentellière alors que les cités plus populeuses en dénombrent plusieurs. De plus, comme la pratique de la dentelle s'inscrit progressivement dans les mœurs, il n'est pas rare de retrouver dans les chaumières les plus humbles les outils de la dentellière : fuseaux, épingles, fils, carreau, etc.

Alors que le mot dentelle entre dans la langue française au 16e siècle, le mot dentellière quant à lui n'y fait son apparition qu'au 17e siècle. L'ouvrière qui confectionne la dentelle est d'abord une travailleuse de l'ombre avant de devenir artisane. Même lorsque le titre de dentellière leur sera conféré, celles qui s'esquintent les yeux nuit et jour afin de respecter des commandes volumineuses pour un salaire de misère resteront dans l'opinion populaire de simples petites ouvrières méprisées. Au mieux, les romanciers les immortaliseront dans de nombreux récits, révélant leur triste existence, magnifiant l'image de ces petites travailleuses acharnées qui s'épuisent à la lueur de bougies et qui se résolvent aux amours malheureuses, condition oblige…

Revenons maintenant au pays de Molière. La France, au cours du 17e siècle, crée de nombreux fiefs de production de dentelle dont la réputation s'étend hors frontières : Alençon, Bailleul, Bayeux, Caen, Calais, Rouen, Valenciennes… Mais cet essor de la dentelle semble ne pas plaire au roi Louis XIII (1601-1643) qui la considère envahissante. C'est l'époque des mousquetaires, des chemises froufroutantes et la dentelle orne aussi bien les cols, les bottes, les gants, que les carrosses, les meubles, etc. Le roi en réglemente d'abord l'usage avant de l'interdire carrément en 1639. Consternation chez les dentellières qui demandent l'appui du jésuite Jean-François Régis des Plas, lequel obtient du parlement qu'il revienne sur sa décision. Victoire des dentellières ! En 1737, lors de sa canonisation, le bon jésuite devient le saint patron des artisanes de la dentelle.

En 1665, l'Institut des Dames de l'instruction voit le jour sous l'influence d'Anne-Marie Martel (1644-?). Son objectif : introduire les jeunes filles au catéchisme et leur transmettre l'apprentissage de la dentelle. L'idée d'enseigner aux filles un métier malgré son extrême complexité et le peu d'argent qu'il puisse rapporter est déjà un tour de force majeur pour la région du Puy-en-Velay. Chaque village reçoit donc l'assistance de l'une de ces dames que l'on nomme Béate et qui loge dans une petite chaumière appelée l'Assemblée du village de façon permanente pour y instruire les enfants. Par leur intervention, les Béates contribuent largement au succès fulgurant de la dentelle du Puy, l'une des plus prisées au monde, connue jusqu'en Amérique du Sud grâce au dynamisme marchand du père Régis.

Mais la dentelle vellave a une concurrente redoutable : la dentelle vénitienne. Une légende dit que pour mettre fin à cette rivalité qui allait causer la ruine économique de la France face à la popularité de la dentelle de Venise, le ministre Colbert (1619-1683) aurait installé une manufacture à Alençon, dès 1655, opérée par des dentellières vénitiennes chargées de transmettre leur savoir aux apprenties françaises, notamment le fameux Point de Venise. Une autre légende prétend toutefois que ce serait une certaine Marthe La Perrière (1605-1677) qui aurait réussi à maîtriser le Point de Venise avant de le perfectionner jusqu'à créer le Point de France. Les historiens croient plus volontiers que c'est la combinaison des deux événements qui a mené au triomphe de la dentelle d'Alençon ainsi qu'à la consécration de son Point d'Alençon qui ne sera jamais imité par la suite tant sa finesse d'exécution reste prodigieuse.

Les dentellières travaillent à domicile (elles sont 130 000 en 1850) jusqu'au milieu du 19e siècle, époque à laquelle les nouveaux paramètres de la révolution industrielle imposent les regroupements dans des ateliers de confection. Mais pendant plus de deux siècles, ce sont ces ouvrières de l'ombre qui ont donné aux modèles de dentelle à fuseaux leurs spécificités : Point d'Alençon, Point d'Argentan, Point de Paris, Point d'Esprit, Point Valenciennes, Point de Venise, dentelle Chantilly, dentelle Torchon, la Blonde… Puis, le progrès sonne le glas des dentellières. Alors qu'elles mettaient dix ans à apprendre et à maîtriser ce dur métier, qu'elles passaient facilement une vingtaine d'heures à la création de quelques centimètres d'ouvrage, voilà que l'hérétique mécanisation vient leur voler tout le prestige d'un labeur inimaginable. En quelques heures, la machine anglaise de Leavers, introduite frauduleusement à Calais, produit ce qu'une dentellière expérimentée met des semaines, voire des mois à réaliser. C'est la fin d'une épopée, la certitude que jamais le métier de dentellière n'atteindra la reconnaissance sociale qu'il mérite. Depuis l'avènement du métier mécanique Leavers (amélioré du système Jacquard), le nombre de dentellières à Alençon, Bayeux et Caen chute dramatiquement de 60 000, autour de 1860, à quelques 2 500, vers 1914.

Aujourd'hui, la dentelle non mécanisée n'est plus pratiquée que par une poignée de passionnées à travers le monde. Seul l'Atelier national du Point d'Alençon, dernier bastion d'un art éclipsé par la révolution industrielle, détient encore, par bonheur, le savoir-faire manuel de la dentellière. Mais si par hasard vous veniez à croiser l'une de ces magiciennes extraordinaires, ne gardez pas cette rencontre secrète, soyez généreux et partagez avec nous votre précieuse découverte.

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